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Au fil des jours

Autour du volcan Mérapi

Bernard Marchal, notre ancien collègue (parti en juin 2008)se trouve actuellement en Indonésie, sur l'île de Java, au pied du volcan MERAPI actuellement en éruption.

Témoin privilégié de la situation sur place, il nous adresse ce long témoignage qui mérite tout notre intérêt!

En résumé, il nous dit ceci: "J'assiste tous les jours, un peu ahuri, aux événements vulcanologiques et surtout aux conséquences pour les hommes qui vivent dans l'entourage de ce volcan meurtrier. Je suis dans les camps où sont évacués les habitants des villages tout proches du volcan. Le spectacle est saisissant..."

Mais son témoignage, ci-dessous, est beaucoup plus long et fort!...


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Bonne lecture...



Les textes qui suivent ont été écrits entre le 28 octobre et le 6 novembre 2010...

Mystique javanaise et vulcanologie

Je suis depuis presque 4 semaines dans la ville de Yogyakarta, où j'ai depuis longtemps l'habitude de poser mes sacs de voyage quand j'arrive en Indonésie. Cette ville a l'avantage d'occuper une position centrale dans Java. Il y fait relativement bon vivre et c'est le pôle majeur de la culture traditionnelle. A 25 km au sud de la ville, ce sont les plages de l'océan indien. Au nord, le paysage est dominé par la stature gigantesque du volcan Merapi. Dans cette grande ville, j'avais choisi un petit hôtel au calme pour établir mon quartier général, d'où je rayonne, parfois pour quelques jours, parfois pour une semaine, parfois plus, dans les différentes îles de l'archipel en fonction des événements et des tournages pour des documentaires. Voila le contexte. Je pensais cette année encore commencer benoitement ce séjour hivernal, mais le volcan Merapi en a décidément autrement.
Depuis une vingtaine de jours, le volcan s'est une fois de plus réveillé. En cela, il est fidèle à sa réputation, car il est un des plus actifs du monde. Ses éruptions violentes ont fait des milliers de victimes dans le passé. Le volcan est entré en éruption en 1994, en 1997 et en 2006 pour ne citer que ces dates récentes. Aujourd'hui le volcan est observé en permanence, avec les moyens scientifiques les plus avancés. Aussi les populations agricoles qui vivent sur les pentes très fertiles du volcan sont informées quand il y a un danger imminent et un plan d'évacuation permet à ces quelque 20.000 personnes de trouver refuge en-dehors de la zone potentiellement dangereuse, c'est-à-dire celle qui peut être touchée par les nuées ardentes qui constituent la plus grande menace. Dans une zone circulaire à environ 10 km du sommet du volcan, des campements ont ainsi été préparés; des bâtiments publics, comme des écoles villageoises par exemple, ont été aménagés en hâte pour accueillir les réfugiés. Des tentes ont été montées sur les terrains de sports. La Croix-Rouge indonésienne, l'armée, la protection civile, la police: beaucoup de personnes sont mobilisées.

Vivre sur les pentes des volcans?

Le 22 octobre, l'institut de vulcanologie a décrété le niveau d'alerte 4, le plus élevé. Les autorités ont déclenché le plan d'évacuation. Tout cela paraît assez évident, assez logique finalement. Mais les choses ne sont pas aussi simples et l'événement est un curieux champ d'observation en tous genres. Ce qui est tout d'abord interpelant, c'est le fait que des gens vivent sur les pentes du volcan. Pourquoi? En fait, ce n'est pas vraiment un choix. C'est une contrainte, car la densité de population dans la province centrale de Java est une des plus élevées du monde. Ainsi, les petits agriculteurs et éleveurs du Merapi, qui sont plutôt dans le bas de l'échelle sociale (sans être pourtant les plus démunis dans la société indonésienne - il y a des destins dans les villes qui sont bien plus tragiques) n'ont pas d'alternative pour survivre que d'exploiter là-bas où ils sont nés leur lopin de terre et d'élever quelques vaches, en travaillant du reste avec des moyens extrêmement rudimentaires. Pour changer sa propre vie, il faut des connaissances, un niveau d'éducation, une capacité intellectuelle à prendre de la distance par rapport à son existence et rien de tout cela n'est vrai pour les agriculteurs du Merapi. Ce sont des gens simples, dénués de ces ressources qui leur permettraient d'être les artisans de leur propre destin.
Cela dit, le cas des habitants du Merapi n'est pas unique. On estime à 5 millions le nombre de gens qui habitent dans des zones potentiellement dangereuses pour l'ensemble du territoire indonésien. Il faut aussi se rappeler à ce propos que 13% des volcans du monde sont en Indonésie et qu'il y a dans ce pays 120 volcans actifs.

20.000 réfugiés

J'ai visité chaque jour de la semaine qui vient de s'écouler les campements de réfugiés et j'ai posé plusieurs fois la question suivante: quand le Merapi sera revenu au calme, qu'allez-vous faire? La réponse est toujours la même: nous allons retourner chez nous et reprendre notre travail. Ceux qui ont perdu leur bétail (en moyenne, ils possèdent 5 ou 6 vaches) ajoutent: nous allons recommencer à zéro. Ces hommes de la terre disent cela avec un sourire étonnant, sans une plainte, avec un fatalisme désarçonnant que je n'entreprendrai pas d'expliquer ici tant il faudrait écrire de pages et de pages sous peine de tomber dans des considérations simplistes.
Un mot sur les camps: les réfugiés y disposent de bien peu de place chacun, mais tout se passe à la manière indonésienne, avec calme, avec sérénité, à la mesure de l'indolence générale qui règne dans le pays. Cette capacité à accepter une forme de promiscuité, de coude à coude indolore est la face positive de cette indolence nationale. Imaginons une grande salle. Au sol, des tapis. A l'entrée des centaines de paires de sandales. Sur les tapis, des centaines de personnes couchées ou assises, les uns un bol de riz à la main, les autres un verre de thé. Des éclats de rires quand je sors ma caméra. Dehors, un va et vient de camions qui apportent des denrées, des couvertures, des matelas; à proximité, des tentes d'infirmerie, puis de grandes tentes militaires où s'alignent d'immenses marmites où chacun vient se servir dans une apparence de désordre qui ferait frémir une logistique germanique... Mais tout arrive là où cela doit arriver. Ca marche, étrangement.

les nuées ardentes du Merapi

Revenons au volcan. Ce qui complique la perception que les locaux ont du danger, c'est la nature même des dégâts causés par les nuées ardentes. On aurait tort de se représenter les dégâts de l'éruption d'un volcan comme le Merapi comme la destruction d'une immense zone tout autour du volcan, comme si un bouchon de champagne sautait, suivi d'un arrosage systématique de blocs incandescents ou de coulées de lave. Non. Les zones touchées sont finalement restreintes: les nuées ardentes partent latéralement et se déploient dans des couloirs assez étroits; elles propulsent de la roche pulvérisée sur une distance de quelques kilomètres, dans une sorte de courant d'air à une vitesse fulgurante et chargé de gaz non pas tellement dangereux parce qu'ils sont toxiques, mais parce qu'ils sont à une température de 700 degrés. Les dégâts ne sont pas sur une grande échelle, mais ce sont des dégâts fulgurants dans de petites zones. C'est la loterie du Merapi. (Note: les vulcanologues avertis corrigeront mes explications sans doute un peu simplistes). Nul ne sait quel "couloir" le volcan va détruire et chaque paysan peut espérer que ce ne sera pas celui qu'il habite. Si le volcan détruisait de façon récurrente toute vie alentour, ses abords ne seraient sans doute plus habités depuis longtemps.
Les paysans du Merapi n'ont pas eu le loisir d'évacuer leurs vaches. Ils se sont sauvés d'abord eux-mêmes et n'ont emporté que quelques biens. On a abandonné le bétail. Les animaux pris dans une nuée ardente meurent instantanément. Pour ces paysans que la malchance a touchés, c'est un désastre. Ils perdent leur bien le plus précieux. Les autres, ils reprendront tôt ou tard le chemin de leur hameau, et, avec une obstination muette, émouvante, consternante, ils répareront les dégâts aux habitations et repartiront à leur boulot quotidien: faucille à la main, pieds nus, ils parcourront les pentes au pied du volcan à la collecte d'un herbage pour nourrir le bétail.

d'abord 30 victimes

En dépit des mesures prises par les autorités locales, il y a eu des victimes le premier jour de l'éruption, et, jusqu'à présent, ce jour-là seulement. 30 personnes ont perdu la vie dans deux hameaux touchés par la nuée ardente du 26. Pour quelles raisons? D'abord, il n'est pas aisé pour les équipes de secouristes de s'assurer que tous les habitants sont bien évacués, car l'opération se déroule de manière précipitée. Ensuite, on ne peut forcer les paysans à descendre vers les camps. L'évacuation est un conseil, ce n'est pas un ordre. Ainsi certains ont fait le choix de rester sur place et ils l'ont payé de leur vie.
Le 27 au matin, j'étais au centre principal où semble se coordonner les opérations de secours. C'est le "pos Utama", établi à Pakem, dans la circonscription de Sleman. On est là à une distance probable de 15 km du sommet du volcan. Un va et vient de personnes agitées se déroulait sous mes yeux et je tâchais de comprendre ce qui s'était passé. j'avais en effet quitté mon hôtel bien avant les premières infos télévisées. Soudain, un membre d'une équipe de secouristes est entré dans la pièce principale et a ouvert un sac sous les yeux ahuris des journalistes présents: le sac contenait des restes des victimes de la nuit précédente: une main par-ci, un pied par là. Il m'a fallu un moment pour comprendre de quoi il s'agissait. Ca s'est passé par le plus grand des hasards sous mes yeux et j'ai déclenché ma caméra mécaniquement. On aurait dit des moulages en caoutchouc. Je tâcherai plus tard de mettre de l'ordre dans les images que j'ai en mémoire, en interrogeant des médecins.

les villages meurtris: un décor surréel

Il y a deux jours, le 28, après avoir fait de mes pieds et de mes mains auprès des autorités locales, j'ai obtenu une autorisation inespérée pour pénétrer dans le village qui a été touché par la première nuée, l'avant-veille, le 26. La zone très dangereuse, celle qui a été évacuée, est évidemment bouclée. Pour la petite histoire, voici comment cela s'est passé. Une longue négociation avec les responsables militaires qui finissent par me dire: d'accord, vous pouvez monter avec votre jeep. Un militaire vous accompagnera, qui sera en contact avec le poste. Magnifique. Mais le problème, c'est que je n'ai pas de voiture. Je suis venu avec ma petite moto. Je me suis mis alors à chercher frénétiquement dans la foule des gens qui s'agitaient calmement dans ce QG quelqu'un qui dispose d'un véhicule et qui ait l'envie de monter. Je le trouve: un jeune homme indonésien d'une trentaine d'années qui travaille pour une ONG. Je lui dis: veux-tu monter sur les lieux? Il me répond: mais je n'aurai jamais l'autorisation. Je lui dis: moi, j'ai l'autorisation, toi, tu as un véhicule adapté, mettons-nous ensemble...
Des équipes de secouristes étaient sur place. Un petit bulldozer avait été monté là-haut et les quelque 20 ou 30 personnes des "rescue teams" étaient occupées à dégager les cadavres des vaches et à les enterrer à la hâte dans des trous creusés à proximité des fermes touchées par la nuée ardente. Je me suis un peu écarté du lieu où les secouristes opéraient, pour aller là où il n'y avait personne. Le spectacle est hallucinant: tout est couvert d'une poudre grisâtre, pas un bruit, pas un souffle, pas un être humain et pourtant une multitude de signes d'une vie qui s'est figée dans un étrange arrêt sur image: ici du linge qu'on avait mis sécher au fil, là des fauteuils qu'on avait sortis sur la devanture d'une maison, là encore un tricycle d'enfant abandonné sur la chaussée; tout est immobile, tout a la couleur grise, tout est plongé dans un silence irréel. Des arbres déracinés, quelques toitures éventrées, des branches calcinées qui ploient sous le poids de la poudre qui les recouvre. Et disséminés dans ce paysage surréel, les cadavres des vaches, poules et poulets raidis par la mort instantanée qui les a saisis. J'étais accompagné du chauffeur et propriétaire de la voiture et d'un militaire en contact radio avec un poste avancé, 5 ou 6 km plus bas. On n'en menait pas large.

La mort de Pak Maridjan, le "prieur" du volcan

Parmi les victimes de la première nuée ardente, il y a un personnage hors du commun: Pak Maridjan, qui habitait le hameau le plus avancé sur les pentes du Merapi, près du village de Kali Adem. Cet homme était un vieillard de 83 ans, vénérable et alerte. Il était archi-connu dans toute l'île. Son nom est aussi célèbre si pas davantage que celui du président de la république. Pas un Javanais qui ne connaisse cet homme à qui le sultan de Yogyakarta a confié les clés du volcan Merapi.
Il faut remonter loin dans le passé du sultanat de Yogyakarta pour expliquer cette croyance. Dans la mystique javanaise très ancienne, le volcan est un être avec lequel il faut dialoguer, pour apprendre son langage, connaître ses intentions, apaiser ses fureurs et le sultan charge un sage de cette mission particulière. Pak Maridjan était le dernier investi de cette étrange fonction. Cette mystique indo- javanaise est visible dans un grand nombre de signes: l'orientation même du palais du sultan au coeur de la ville de Yogyakarta en est un: la porte nord est dans l'axe du sommet du volcan; la porte sud est orientée vers la petite ville de Parangtritis, au bord de l'océan indien, le lieu où règne la légendaire Loro Kidul, la reine des mers du sud, dont il serait fastidieux de raconter ici l'histoire, liée au sultanat. C'est un axe magique auquel croient tous les Javanais. De nombreuses croyances sont ainsi profondément ancrées dans les esprits. Dans ce contexte, Pak Maridjan était un être auquel beaucoup de vieux Javanais attribuaient des pouvoirs magiques.

l'étrange mystique javanaise

J'ai eu le privilège de l'approcher en 2007, lorsque je me suis rendu dans son village pour filmer précisément la cérémonie traditionnelle au terme de laquelle il allait porter au volcan des offrandes. Personnage souriant, discret, immensément charismatique, simple et très attachant, Pak Maridjan était une légende vivante jusqu'à ce soir du 26 octobre quand la nuée ardente l'a emporté pour toujours. Ces dernières années, quand le Merapi se montrait dangereux, les journalistes se précipitaient chez Pak Maridjan pour l'interroger. Le vieil homme avait parfois des réparties surprenantes: le Merapi? Mais ne vous inquiétez pas pour lui, il va très bien... En 2006, lors de l'avant-dernière éruption, il avait déjà choisi, je crois, de ne pas évacuer. Récemment, quand le niveau d'alerte est passé au plus haut, il a annoncé qu'il resterait dans sa maison et qu'il y serait en prière. Il devait pressentir que ce serait sa dernière et beaucoup pensent qu'il a choisi sa mort. Le 27 octobre, quand les secouristes sont arrivés dans le hameau, ils ont trouvé son corps dans la position du recueillement, enveloppé d'une épaisse couche de poudre grise. A l'annonce de sa mort, l'émotion était visible partout et le lendemain, tous les journaux ont fait largement écho à sa disparition, comme les informations télévisées de toutes les chaînes indonésiennes. Le surlendemain, le corps de Pak Maridjan a été enterré dans le petit cimetière d'un village situé juste à la limite de la zone inaccessible, sur les pentes du volcan qu'il n'aura donc pas quitté. Des milliers de personnes, en dépit de l'état d'urgence qui persistait, se sont rendues à cette cérémonie. J'ai tâché de m'y rendre, mais la foule était trop dense. J'ai renoncé. En fin d'après-midi, le hameau avait retrouvé presque tout son calme habituel. Les habitants qui avaient été autorisés à venir durant la journée vérifier l'état de leur maison et nourrir le bétail s'apprêtaient à redescendre pour la nuit dans les campements. Je me suis rendu alors au lieu où Pak Maridjan venait d'être inhumé, un lieu tout simple, sans pierre tombale, et qui était couvert d'un épais tapis de fleurs, signe de l'attachement des Javanais à la figure légendaire du vieux prieur du volcan.

géophysique et croyances ancestrales

Les chaînes télévisées indonésiennes diffusent fréquemment des interviews successives du directeur du centre de vulcanologie qui, avec toute une équipe de scientifiques, analyse heure par heure les données collectées aux différents postes d'observation. Ces scientifiques sont au centre des regards; ce sont eux qui sont en mesure d'évaluer les dangers potentiels, de donner, quand ils le peuvent, des informations prédictives, et d'orienter les décisions qui sont du ressort des autorités gouvernementales. Mais il est symptomatique qu'il se soit trouvé un jeune journaliste de la presse écrite qui ait choisi de rester aux côtés de Pak Maridjan, dans la nuit fatale du 26 octobre. Etrange état d'esprit javanais où se côtoient le rationnel le plus cartésien et l'irrationnel hérité d'une mystique ancestrale. J'ai du mal à conclure momentanément ce témoignage, parce que j'ai le nez sur les événements, mais j'ai le pressentiment que la disparition de Pak Maridjan, et avec elle l'érosion progressive des anciennes croyances est le signe d'un changement profond qui affecte la société javanaise. Mais ceci est une autre histoire.

Ecrit le 6 novembre 2010...
 
a la guette des images

Guetter le Merapi pour capturer dans la caméra les images des nuages éruptifs demande décidément beaucoup de ténacité. Depuis la journée du 28, je me me suis rendu tous les jours sur place, c'est à dire au centre principal d'abord (le "pos Utama"), établi à Pakem, dans la circonscription de Sleman, puis aux centres de réfugiés qui sont plus haut, juste sous la zone bouclée, puis encore aux postes divers de "logistique". Pour aller plus haut, l'obstacle, ce sont les policiers qui bouclent la zone; alors j'explique que je suis "journaliste" (ce qui n'est pas tout à fait vrai, car je ne suis qu'un petit cinéaste "free lance" sans aucune accréditation de presse), je montre mon matériel de prises de vues et par deux fois, cela a suffit pour que des barrières se lèvent. Le plus clair du temps, je le passe à un endroit qui devrait permettre une belle vue sur le volcan si le ciel se dégageait, mais ces moments où le volcan est visible sont très rares parce que c'est la saison des pluies. Toutes les chaînes de télévision indonésiennes sont là évidemment, sur le qui-vive à l'affût d'images.
Il y a quelques jours, j'ai eu enfin un peu de veine: à défaut de pouvoir filmer le volcan, résolument dans les nuages encore une fois, j'ai rencontré le directeur général du centre de vulcanologie d'Indonésie, centre basé à Bandung. C'est le Docteur Surono. On le voit quasi tous les jours aux infos télévisées: il est harcelé de questions. Il était là, sur place, et la proie des speakers indonésiens présents à cet endroit d'observation. J'ai pu ainsi faire son interview en français s'il vous plait, car il parle parfaitement notre langue. Et pour cause: Il a étudié la géophysique à l'université de Grenoble, comme le docteur Purbo que j'avais rencontré en 2006, en commençant le film sur les volcans indonésiens. Sur tous les tons de la gamme, ce scientifique éminent répète les consignes de prudence et répète que le Merapi n'a pas fini son numéro. Plus généralement, il a une analyse très pragmatique de la nécessité qu'il y a dans son pays à apprendre à vivre autrement avec les volcans.

Yogyakarta sous la poussière

Samedi 30 octobre, une couche de poussière est tombée pendant la nuit sur la ville de Yogyakarta. Le volcan a craché encore un gros morceau, mais il n'y a pas eu de victimes cette fois. L'énorme nuage éruptif a été poussé vers le sud et la ville, bien qu'à 25 km du cratère, à vol d'oiseau, était couverte d'une fine couche de poussière grisâtre, mais pas de quoi affoler les habitants qui savent que la ville est à l'abri du réel danger.
En sortant de ma chambre, laquelle donne sur un petit jardin devant l'hôtel, j'ai vu ma moto uniformément grise, comme toute la végétation alentour, et le réceptionniste, un tuyau d'arrosage à la main, tout occupé déjà à balayer le plus gros de la poussière. Il m'a dit simplement: "Merapi melutus lagi" (le Merapi a encore eu une éruption) sur le même ton que s'il m'eût annoncé qu'il y avait eu un orage la nuit. Des masques ont été distribués partout. De simples masques comme en porte le personnel médical des hôpitaux. On en trouvait à tous les coins de rue. Les petits écoliers ont été servis les premiers et ont porté cet étrange accoutrement de chirurgien durant toute la journée. Le 1 novembre, puis le surlendemain, le 3, le Merapi est entré encore en éruption, provoquant cette fois un mouvement de panique dans la zone située à l'est du cratère, dans la région de Klaten, vers où les vents ont poussé l'impressionnant panache de fumée. Quelques milliers de personnes de plus ont été évacuées, ce qui porte à 45.000 le nombre total de réfugiés.

Les "lahars"

Avant hier, j'étais dans le village le plus haut de la zone qui n'a pas été évacuée, à la limite de la zone bouclée pour raisons de sécurité. Il y avait là, hier encore, un "pengungsian" c'est à dire un abri pour les réfugiés,  où étaient entassées quelques centaines de personnes venant des villages en amont de Kaliurang. J'y ai pris encore et encore des images. Et toujours les mêmes sourires, la même patience troublante, émouvante. Les gens sont d'un fatalisme surprenant. Ils sont évidemment dans une promiscuité inévitable, mais tout continue de se passer dans le calme. Si on oublie un moment la raison de ce rassemblement, on pourrait imaginer qu'il s'agit d'une foule humaine réunie pour une fête, pour un concert en plein air, mais sans l'excitation qui accompagne en Europe ces concentrations humaines.
J'ai fait connaissance de gens qui ont leur maison juste en face du camp. Les derniers à ne pas avoir été évacués. Ils servent du café et du thé aux journalistes, aux policiers, aux secouristes, au personnel médical. On mange là sous les tentes, comme les réfugiés, car il n'y a évidemment plus personne dans les "warung" (les petits restaurants populaires): ils sont abandonnés. Vers midi, une équipe de militaires est partie faire une ronde vers les hameaux désertés, car ce qu'on craint, hélas, ce sont des actes de pillage de la part de personnes sans scrupules qui savent que toutes les maisons sont désertées. Les militaires m'ont invité à les accompagner. Surprenant, car jusqu'alors, c'était moi qui était demandeur. Il est vrai que je venais de causer avec l'un d'entre eux pendant une heure: un jeune militaire qui n'avait de cesse de m'interroger sur la stratégie à employer pour faire connaissance avec une touriste occidentale et qui m'avait avoué tout de go que c'était son rêve: connaître (au sens biblique) une femme européenne. Décidément, chacun met ses priorités où il veut...
La pluie qui avait commencé à tomber dès le matin a continué de plus belle toute la journée. En fin d'après-midi, les rivières avaient grossi. Là réside un autre danger des éruptions volcaniques: les lahar. Des milliers de tonnes de poussière s'accumulent sur les flancs du volcan et sont acheminées peu à peu dans les lits des rivières. En cas de fortes pluies, les rivières deviennent des torrents qui emportent tous ces matériaux volcaniques, des torrents de boue qui arrachent les arbres dans un fracas épouvantable et peuvent causer des dégâts importants jusque bien loin du cratère. C'est pourquoi les lits de ces rivières sont si dangereux et sont interdits d'accès aux centaines de personnes qui, en temps normal, y travaillent à extraire le sable, ce qui constitue une autre ressource pour les habitants au pied des volcans. Une de ces rivières, la kali kuning, passe à proximité du village où je me trouvais. J'en ai profité pour aller filmer ce lahar dingin (lahar froid) comme on appelle ici ce phénomène volcanique impressionnant.

les réfugiés au stade de foot

J'ai quitté l'endroit tard en fin de journée et suis rentré sous une pluie qui n'avait pas diminué. Hier matin, lever à 4 h. Une incroyable couche de poussière blanche avait encore recouvert toute la ville de Yogya pendant la nuit. Une couche bien plus épaisse que celle qui était tombée l'avant-veille. J'ai appris par les employés de l'hôtel que le volcan venait de "cracher" un tout "gros morceau" vers 1 heure du matin. Départ immédiat sous le regard ahuri des employés qui continuent à se demander quelle folie masochiste me pousse chaque jour vers le Merapi. Je me suis promis d'essayer de leur expliquer la raison de ma curiosité plus tard, mais avant la fin de mon séjour. Mais il y a une année lumière qui nous sépare. Ils me regardent partir tous les matins, et m'accompagnent de leur sourire plein de compassion et d'incompréhension. Moto. Arrivée à 5 heures au même endroit que la veille. J'étais couvert de poussière. Heureusement que mon matériel de tournage est dans un sac parfaitement étanche, sans quoi, adieu la caméra... Spectacle ahurissant: plus personne! Tout ce centre d'évacuation, encore grouillant de vie la veille avait été "évacué", déménagé autrement dit, dans l'urgence, entre 1 h et 4 h du matin. Je me demandais si je rêvais. Les tentes des secours médicaux étaient ouvertes: tout était à l'abandon, tout était couvert d'une épaisse couche de poussière que la pluie, qui venait de reprendre, transformait progressivement en boue. La grande salle de l'école primaire, noire de monde la veille au soir, était déserte. Traînaient encore des vêtements, des cartons, un mic-mac d'objets abandonnés par ce départ précipité. J'imagine dans quel capharnaüm tout avait dû être été transféré plus bas. Plus bas, c'est à dire dans la ville de Yogyakarta même. Le grand stade de football, à la périphérie de la ville, vient d'être réquisitionné pour y accueillir les réfugiés qui étaient dans des lieux jugés désormais encore trop près de la zone dangereuse. Rentré en ville, j'ai loué une voiture dans la hâte pour partir immédiatement au stade, car de toutes façons, il était impossible d'aller filmer le volcan, à nouveau sous les nuages. Une pluie de poussière continuait de tomber sur la ville, car le vent s'est maintenu au sud et c'est Yogya qui "prend".
Il y a eu à nouveau 30 morts dans les hameaux les plus hauts. On l'a appris dans la journée. Ce sont toujours des imprudences incroyables. Des fermiers venus nourrir le bétail, là où il a survécu, dans les lieux épargnés par les nuées ardentes des premiers jours. L'éruption de la nuit a été la plus forte depuis le début. Le nuage doit être impressionnant, mais il est impossible d'en prendre la mesure avec le ciel qui s'est à nouveau rempli de nuages. Hier, l'aéroport de Yogyakarta était fermé.
Au stade, parmi les milliers de personnes arrivées quelques heures plus tôt dans la hâte, j'ai retrouvé par chance cette famille rencontrée la veille en face de leur maison, et qui m'avait servi le thé. Retrouvailles émouvantes. J'irai les revoir pour qu'ils racontent leur version de cette étonnante "évacuation des évacués"!

Aujourd'hui, Yogya se ressaisit. Partout on passe les tuyaux d'arrosage pour évacuer le plus gros de la poussière tombée hier. Le volcan s'est calmé, momentanément? Les gens se déplacent avec des masques de chirurgien qu'on distribue à tous les coins de rue. Quelques jeunes se sont emparés de piles de masques et les vendent aux carrefours à ceux qui n'ont pas encore vu qu'on les distribuait ailleurs. Il n'y a pas de trop petits profits... C'est assez cocasse, parce que ce n'est plus vraiment nécessaire, aujourd'hui en tout cas. Le ciel est encore bouché. Plus haut vers le volcan, c'est plus tragique: on panse les plaies, on enterre les victimes. Ce mail terminé, je vais repartir je ne sais encore où. On verra. Avec prudence, bien sûr.

Par Bernard MARCHAL

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